trouvaille éducative(experience)

Bernard Marion

 

Pédagogie Générale et Relations Humaines

 

Récit commenté d’une trouvaille éducative

« Qu’attends-tu de moi ?"

Présentation de Julie sur le plan de son handicap, de sa situation familiale et de ses prises en charges scolaires et éducatives.

Julie est une petite fille de 8 ans, qui a une hémiplégie droite, séquelle d’un problème congénital. Par ailleurs elle présente un retard du développement psychomoteur et du langage, s’associant à des troubles du comportement.

Elle est accueillie au sein d’un IMP en internat de semaine depuis septembre 2004. Une jeune fille de 10 ans partage sa chambre, ce sont les deux seules filles du pavillon à dormir sur le groupe le soir. Le reste du groupe se compose de 4 garçons internes et de 3 filles externes.

La situation familiale de notre Julie est assez délicate, en effet, son père est décédé le jour même de sa naissance. Sa mère a 4 garçons d’un premier mariage, tous plus âgés que Julie.

Il s’agit donc des demi-frères de Julie dont deux d’entre eux ont abusé d’elle au moment de sa douche à plusieurs reprises.

De plus, elle est témoin de situations ultra violentes lorsqu’elle se trouve chez elle entre sa mère et les hommes qui partagent sa vie.

Ce cadre familiale n’étant absolument pas sécurisant ni structurant pour elle, il nous permet de mieux comprendre cependant la problématique dans laquelle se trouve Julie. Cela se ressent dans ses rapports aux autres au quotidien, que ce soit dans le rapport à l’autorité, le rapport aux hommes, ou encore les moments de vie quotidienne comme la douche par exemple.

Au niveau scolaire, Julie a intégré un petit groupe classe avec deux autres enfants de l’IMP. Ces activités didactiques sont assurées par une institutrice spécialisée qui prend en charge ces 3 élèves à raison d’une heure et demie par jour. Elle est très intéressée par les apprentissages et se révèle performante. C’est une joie pour elle d’aller « à l’école ».

Julie participe également à plusieurs ateliers éducatifs.

Au niveau de l’expression il y a l’atelier marionnettes et l’atelier clown qu’elle investit pleinement. Ce dernier lui permet de rejouer des scènes souvent liées à la violence avec beaucoup d’humour et de subtilité.

Elle participe également à l’atelier piscine qui est encadré par la kinésithérapeute, la psychomotricienne et une éducatrice. Julie apprécie tout particulièrement cet atelier qui à lieu le vendredi après-midi. Ce qui signifie qu’en rentrant de la piscine, il y a le goûter puis le retour à la maison. Il s’agit d’un repère temporel que Julie a très bien intégré.

Etat des lieux du comportement de Julie au quotidien

Décrire le comportement de Julie n’est pas une tâche facile mais je vais tenter de m’y employer le plus fidèlement possible et de manière objective.

Tout d’abord, Julie est une petite fille très dynamique qui fait de gros efforts pour compenser son handicap. Elle cherche à « faire seule » le maximum de choses comme s’habiller, se laver, couper ses aliments. Je tiens à préciser de son hémiplégie est beaucoup plus marquée sur son membre supérieure que sur son membre inférieur, ce qui implique que la préhension d’objet lui est difficile.

Julie adore qu’on s’occupe d’elle dans une relation individuelle et exclusive.

Lorsqu’on la félicite pour un bon comportement ou une action qu’elle a mené jusqu’au bout, Julie en est très émue et cela se traduit par un geste qui lui est propre. En effet des qu’elle se trouve dans une forte émotion, Julie attrape sa main droite, (celle qui est marquée par le handicap) la porte à sa bouche et se met à la mordre.

C’est une enfant hypertonique, joyeuse et taquine et ayant une bonne relation avec les autres enfants et les adultes.

Tout comme elle peut se montrer câline et protectrice, elle peut l’instant d’après se montrer colérique et agressive, ne supportant aucune frustration. Elle passe d’une émotion à une autre en un instant. Rien ne lui fait peur, elle ne mesure jamais la conséquence de ses actes, ce qui la place par conséquent souvent en situation de danger.

De part son jeune âge, Julie est encore très immature et a besoin de repères structurants pour bien grandir et comprendre que la violence n’est pas un mode relationnel normal.

Les éléments de la situation familiale que j’ai présenté précédemment peuvent expliquer l’incapacité de Julie à intégrer clairement les limites, les interdits, le respect de soi et des autres.

Pour cette demoiselle, tout est frustration. Elle ne supporte pas qu’on porte notre attention sur un autre enfant, qu’on lui impose des limites ou des règles à respecter quelles que soient leur natures. Cela peut être d’aller prendre sa douche, de manger à table ou bien d’autres choses qui peuvent paraître insignifiantes pour n’importe qui mais qui font l’objet d’un travail quotidien dont chaque petit pas est une grand victoire.

Récit de l’événement qui m’a conduit à faire une trouvaille éducative

Le moment éducatif que j’ai choisi de mettre en avant s’est passé un vendredi, jour de l’atelier piscine.

Après le repas, Julie sort jouer dehors en compagnie de Frédérique, une jeune adolescente de 14 ans que Julie admire et prend pour modèle. Le jeu tourne autour de la bagarre et de l’excitation comme à chaque fois qu’elles se retrouvent ensemble.

A plusieurs reprises je lui signale qu’elle doit aller préparer ses affaires de piscine. Mais Julie repousse ce moment le plus possible ne voulant pas interrompre ce jeu avec Frédérique. La « bagarre » prend une tournure de plus en plus violente et les filles se bousculent, se font tomber par terre dans les flaques de boue. Très rapidement, Julie est trempée, sale, ses vêtements couverts de boue.

13h45. la cloche de l’école retentit et mets un terme au jeu. Frédérique va prendre son manteau, son cartable et part en courant retrouver les autres devant la classe.

Je demande à Julie de rentrer sur le groupe, d’aller dans sa chambre pour se changer et de préparer ses affaires pour partir à la piscine. Mes paroles ont sur elle l’effet d’une bombe et Julie part en hurlant dans sa chambre et claque la porte.

Je la suis, rentre dans la chambre. Elle est à cheval sur le montant de la fenêtre, elle cherche à s’échapper de la chambre.

Que fuit-elle ? Pour aller où ?

Elle hurle « Frédérique ». Il semble que la rupture du jeu avec Frédérique par la cloche puis par mon intervention ait été insupportable pour elle.

Je m’assois sur le lit d’en face. Je commence alors à lui expliquer ce qu’il passe pour elle à cette heure-ci.

«Julie, il est l’heure d’aller à l’école pour Frédérique. Pour toi c’est l’heure de te préparer pour la piscine. Comme tu es pleine de terre, tu vas commencer par te changer et prendre tes affaires de piscine. Tu vas prendre ton maillot de bain, ton savon et ta serviette et les mettre dans ton sac de piscine. »

Elle hurle de plus en plus, des larmes coulent sur ses joues.

Je lui signifie qu’elle va finir par être en retard si elle ne se prépare pas des maintenant.

Elle se lève toujours en hurlant, se mord le bras et fonce vers moi faisant mine de vouloir me frapper. Alors je me lève et mets à crier

« Julie, je te préviens, n’essayes pas de me taper, moi je ne te tape pas alors toi non plus tu ne me tapes pas. »

Je décide de sortir de la chambre. Je me rends compte que je suis en train de perdre patience et que ce n’est pas en tentant de hurler plus fort qu’elle que j’arriverai à quelque chose. Dans la chambre les cris sont toujours très forts. Ses hurlements sont saisissants et elle est à la limite de se faire vomir à force de hurler comme elle le fait.

Je retourne dans la chambre et m’assois à nouveau sur le lit d’en face. Elle renverse sa chaise et claque les portes de la fenêtre de toutes ses forces en me regardant droit dans les yeux avec une expression de colère, de rage et de provocation.

A cet instant je comprends que j’ai la clé. Sans pouvoir expliquer pourquoi sur le moment, je sais que je dois m’y prendre autrement. Je la regarde dans les yeux et lui dit :

« Tu cherches quoi Julie ? Tu crois que tu vas m’impressionner en hurlant et en cassant tout ? Tu trompes ! Tu ne m’impressionnes pas ! »

Elle s’arrête de hurler d’un seul coup. Je suis stupéfaite. Alors je continue :

« Qu’est ce que tu attends de moi là ? Que je m’énerves ? Que je te tapes ? »

Elle répond:« oui ».

Je viens m’asseoir près d’elle et continue de lui parler

« Et bien non Julie je ne vais pas te taper quoi qu’il arrive. Ici on ne tape pas les enfants. Je ne suis pas là pour ça. Tu as vu dans quel état tu t’es mises ? Là tu es toute sale, et tu n’es pas prête pour aller à la piscine. Les autres ne vont pas t’attendre. Tant pis ils partiront sans toi. Alors dépêche toi, il faut que tu te changes. »

A ces mots, ses pleurs reprennent. Je décide de reprendre avec elle toute la situation depuis le début, d’énumérer tout ce qui s’est passé avant d’en arriver là.

«  Regarde Julie, tu étais dehors avec Fred. Je t’ai appelé plusieurs fois pour que tu viennes préparer tes affaires. Tu n’as pas voulu. Et maintenant tu es en retard et pas prête. Ce n’est pas moi qui étais dehors à me rouler dans la boue. Non Julie c’était toi. Ce n’est pas moi non plus qui vais à la piscine. C’est toi. Et là c’est toi qui n’est pas prête »

Elle m’écoute attentivement, elle est calme. Je sais que toutes mes paroles à ce moment précis, elle les écoute et les entend. Je reprends :

« Maintenant Julie tu vas retirer tes chaussures, retirer tes attelles puis ton pantalon. »

Elle le fait immédiatement. Je continue de lui parler car il est important pour elle que je n’interrompe pas ce dialogue. Tout en lui parlant, je l’accompagne dans son habillage et dans la préparation de ses affaires de piscine. Une fois qu’elle est prête elle me sourit et me fait remarquer que ça y’est, elle est changé et prête à partir.

« Alors on y va. » je lui prends la main et l’accompagne jusqu’au parking où les autres doivent nous attendre tout en lui disant :

« Tu vois, tu as réussi à te préparer et on est presque pas en retard mais la prochaine fois on va préparer tes affaires dès le matin et tu viendras les chercher avant la cloche de l’école et en même temps que Frédérique partira à l’école, toi tu partiras pour la piscine. On est d’accord ? T’as bien vu, pendant que tu cris et que tu te mets dans cet état, tu peux rien faire d’autre. Alors que dès que tu es calme tu peux faire plein de choses et ça se passe très bien. »

Julie sourit largement et se mord le bras en me disant :

« Oui est prête et pas dans boue. Et comme ça moi pu crier, moi est prête et peux aller piscine. Moi est contente Marion, moi est contente aller piscine et après rentre à maison ».

Les changements remarquables suite à cette situation

Tout d’abord ma relation à Julie s’est modifiée suite à cet événement. Elle se tourne davantage vers moi lorsqu’elle cherche un contact physique, pour avoir un câlin quand elle est triste, que sa maman lui manque. A ses yeux je représente un modèle et une relation de confiance particulière s’est instaurée entre elle et moi. Je ne suis plus dans un rapport de force avec elle mais dans un échange plus sain basé sur la confiance, la négociation et le contrat.

Elle respecte ma parole, elle peut se saisir de mes conseils et arrive à se «récupérer» plus facilement quand elle fait une crise de frustration.

Elle a pu pleinement investir ce qui s’est produit et considère les adultes plus comme des alliés, des personnes de confiance que comme une menace à sa sécurité physique et affective.

Pour ce qui est de la piscine, c’est elle qui nous sollicite le jeudi soir pour préparer ses affaires de piscine du lendemain et elle est très fière de présenter son sac tout prêt aux éducateurs du groupe. En général elle y associe le fait d’ « être grande » car elle y a pensé d’elle-même, elle se responsabilise donc dans ses gestes. Elle assimile le fait que ses actes ont une cause et une conséquence. C’est une avancée réellement énorme dans sa construction sur la prise de conscience de ses actes.

Toutefois il est important de noter que même si cet élément est un pas en avant non négligeable, il reste un travail considérable à mettre en place pour que Julie s’épanouisse pleinement et intègre des notions de partage, de respect de l’autre et d’elle-même.

Par ailleurs nous travaillerons ce point en équipe pour être plus à même de décoder la situation afin qu’elle ne soit pas un fait isolé mais s’inscrive comme un élément sur lequel on puisse s’appuyer pour travailler avec Julie.

De quelles trouvailles éducatives s’agit-il ?

J’ai utilisé le pluriel car il m’apparaît que deux éléments ont contribué à arrêter la crise et faire en sorte que Julie se prépare pour la piscine.

En effet il s’agit de mettre en relation ce qui s’est produit ce jour là avec des réalités théoriques.

Le premier lien que je fais est celui de l’empathie.

Car c’est seulement au moment où j’ai tenté de me mettre à sa place pour comprendre ses attentes que la situation a pu évoluer.

J’ai ressenti qu’à cet instant précis, la seule chose qui pouvait mettre un terme à la crise c’était qu’on la frappe, seul mode relationnel qu’elle connaît en famille.

Une fois que j’ai pu comprendre ça, j’ai orienté mon approche en ce sens pour lui proposer une alternative.

Le second lien qui me semble aussi avoir eu un impact fort est celui de la parole. Je n’ai cessé de lui parler durant tout l’épisode de la chambre car il était primordial de ne pas briser le contact avec elle.

Cependant je ne fais pas état ici de paroles futiles mais bien au contraire de trouver les mots qu’il faut au bon moment, les mots qui résonnent pour elle, qui ont du sens.

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