L’ATTENTION

L’ATTENTION

Problème de première importance. La plus haute valeur intellectuelle, etmême une des valeurs morales, est le pouvoir de faire attention.
Notons tout de suite que l'attention est volontaire ; c'est la volonté dans l'intelligence. Au rebours le signe le plus marquant des arriérés est l'inattention, l'impuissance à fixer la pensée. L'inattention doit être décrite, car elle a plusieurs visages.
Il y a l'inattention totale ou indifférence, qui est la marque de la dernière stupidité.
Il n'y a alors que les impressions fortes et soudaines ou les appétits animaux qui provoquent une réaction quelconque.
Ce genre d'inattention se rencontre aussi dans le profond désespoir (abattement) et déjà à quelque degré dans tout chagrin. L'objet même, les causes de la peine, finissent par ne plusintéresser. Rien n'intéresse.
Décrivons par opposition l'inattention mobile, qui est au contraire pleine
de vie et de mouvement. Ici il ne faut pas de fortes impressions ; mais les
moindres incidents sont saisis au vol. Les yeux et les oreilles sont aux aguets.
Les pieds marquent l'impatience d'aller chercher de nouveaux spectacles, les
mains prennent, manient, laissent tous les objets. De même les réactions sont
rapides, changeantes ; mille expressions passent sur le visage. Communément
cette activité s'accompagne d'un discours continu.
Une troisième forme d'inattention est corrélative de l'attention, et nous
amène à la décrire. La distraction du savant, du penseur, de l'homme qui
médite, en est un exemple grossi. Newton croyait avoir déjeuné. Ici l'esprit
n'est ni dispersé ni saisi par l'impression forte ; au contraire c'est lui qui donne
force à une impression faible, et qui refuse audience aux autres. Le triomphe
de l'esprit est de donner intérêt à ce qui n'intéresse nullement l'animal. Thalès,
Socrate. Mais il faut revenir à l'enfant qui évidemment est bien loin de ce
pouvoir et même n'y arrivera peut-être jamais.
La psychologie expérimentale a amplement décrit l'attention (Voir Ribot).
On y remarque l'immobilité, mais non point celle du sommeil, au contraire
tendue. Il est probable que toute la fatigue de l'attention vient de ce travail
musculaire sans effet (contracture) qui en même temps agit sur la respiration.
(Dans l'extrême attention on retient son souffle.) Enfin l'on remarque (température
ou balance) un afflux du sang au cerveau. Aussi une fixité des yeux. Cet
état est pénible s'il se prolonge. On y reconnaît sans peine les traits de
l'attention animale, qu'on pourrait nommer attente. (Le chien. Le chat).
Cet effet est aisé à produire chez l'enfant normal. (Par exemple je vais
vous montrer une image, une statuette, etc. Regardez bien.) Ici s'éveille la
curiosité, qui n'est pas, remarquez-le, de haute qualité intellectuelle. La recherche
du nouveau ne conduit par loin. Et, au contraire, un des meilleurs signes
de l'aptitude à comprendre est le pouvoir de revenir sur des choses ordinaires
et déjà connues.
Mais disons encore autre chose. L'attention que j'appelle nouée arrive à
paralyser l'esprit (comme fait toujours la surprise, le saisissement). Il est très
vrai que cet état est favorable à la fixation des souvenirs, par l'intérêt passionné
que l'attente suscite. Mais il ne faut pas conclure que le souvenir sera exact
et fidèle. Les esprits qui ont ce genre de curiosité gardent le souvenir surtout
de l'état affectif ou du choc affectif ; mais le souvenir de la chose est en
général tout à fait inexact. Comme les témoins d'un accident ou d'un crime.
« Il me semble que j'y suis encore » ; mais cela ne veut pas dire qu'ils ont bien
vu. De même qu'il ne suffit pas de faire attention pour agir comme il faut
(exemple le timide) de même il ne suffit pas de faire attention pour penser
comme il faut. (Le timide à l'examen). Il y a un mauvais usage de la volonté,
en toutes choses, qui raidit et paralyse. Et c'est l'habitude en toutes choses qui nous délivre.
Tout l'art d'instruire sous ce rapport, consiste à conduire l'enfant de
l'attention nouée à l'attention déliée. Notamment il faut éliminer la peur de ne
pas saisir, la peur de ne pas comprendre et enfin toute espèce d'émotion. Par
exemple, dans le calcul mental, il est clair que la peur de se tromper jette dans
l'erreur, et la précipitation aussi. Tout le monde donnera la préférence à l'enfant
qui à vitesse modérée se trompe rarement, sur l'enfant qui va fort vite,
mais souvent se trompe. En sorte que l'état de contracture signe de l'attention
animale, signe encore du désir de plaire, de l'ambition, et même de la bonne
volonté, doit finalement être réduit et comme dissous. J'ai remarqué chez de
très bons élèves et très attentifs, souvent les signes de l'indifférence, toujours
une certaine tranquillité, sans inquiétude ; et c'est cette souplesse qui, comme
dans les exercices du corps, permet la vraie vitesse. (Ne serrez pas les dents.
Ne serrez pas la bride, l'archet, le fleuret). Il y a une fureur d'attention (toujours
jointe à l'ambition et à la timidité) et qui détruit l'attention même.
Disons d'abord que l'enseignement oral, j'entends par leçons suivies, a bien
des inconvénients tant que l'enfant n'est pas rompu à conduire son esprit sans
trouble, sans inquiétude. La parole humaine est naturellement émouvante ;
l'éloquence y ajoute, ramenant par sursauts la contracture animale ; cet état
n'est pas si éloigné du sommeil qu'on pourrait le croire ; les expériences connues
sur la suggestion et l'hypnose le font bien voir. La coutume de prendre
des notes a d'abord un effet gymnastique, qui rompt ou plutôt délie cette
attention figée ; mais l'art de prendre des notes est bien au-dessus de l'enfance.
Ici, par anticipation, je dois esquisser le tableau d'une classe en activité
(Dewey). Le régulateur de l'attention c'est l'action. L'effet en est purement
gymnastique, mais cela n'est pas peu. Il faut que l'enfant manie et fasse, tout
au moins qu'il parle (Lecture). Ces mouvements délient l'organisme, et tout en
déplaçant l'attention, la maintiennent dans les mêmes chemins. Il est bien de
lire, parce que c'est une action ; il est meilleur d'écrire et de relire. On a fait
l'expérience de deux leçons devant deux groupes d'élèves : 1º discours avec
interrogations (les bras croisés) ; 2º Lecture, résumé dicté et relu (au tableau et
sur l'ardoise, dans les mêmes conditions de temps). La seconde leçon a laissé
en moyenne des souvenirs à la fois plus précis et plus durables. Il est clair que,
pour de très jeunes enfants, l'écriture sera remplacée par le maniement d'objets
(mettre en ordre, grouper,, ranger, faire correspondre), ce qui du reste est un
genre d'écriture.
La méthode Socratique (faire découvrir à l'enfant ce qu'il peut découvrir)
prête à discussion tant que la parole est seule employée. Mais les effets sont
excellents si les réponses et même les questions sont écrites. (Exercices de
vocabulaire, de syntaxe, de description, de récit. Un mot en blanc. Transformations,
etc.). je renvoie à une autre leçon les effets de l'imitation et de
l'émulation.

Alain (Émile Chartier) (1868-1951)
Esquisses d’Alain
1. Pédagogie enfantine (1924-1925)
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