Omar Khayam

 
khayam
Omar Khayam (1040-1125), grand mathématicien, physicien, géomètre, astronome, philosophe et médecin, réformait les chars et les calendriers, calculait des binômes et des équations du quatrième degré. De temps à autre, il était aussi un poète qui ne se prenait pas au sérieux, ce qui lui permettait de l'être de façon beaucoup plus vraie. Inventant l'art de se calomnier à travers le roubaï (quatrain), il fut mis à l'index de la Perse du XI e siècle qui n'honorait pas ce genre littéraire. La traduction de Fitzgerald dans les années 1950-1960 le rendit populaire en occident, mais sa traduction « victorienne » anglaise ne rendait pas honneur à la poésie de Khayam. Maintenant que les données historiques, culturelles, linguistiques se sont faites plus précises, l'œuvre d'Omar Khayam ne cesse de gagner en proximité, pour ne pas dire en modernité. Débarrassée des inflexions précieuses ou des mièvreries que lui avaient ajoutées ses premiers traducteurs occidentaux, elle apparaît dans toute son ironique âpreté, son abrupte franchise, son impertinence métaphysique.

Omar Khayam, pour s'amuser, avait organisé contre lui-même un ingénieux système de contre-propagande : il n'était pas ivre-mort ainsi qu'il ne cessait de le répéter. Au contraire, il travaillait jour et nuit. Son vin, sa drogue, c'était le surmenage. Il fut le premier homme au monde à y trouver son inspiration poétique. C'est ainsi qu'il nous saoule dans ces quatrains, disant et redisant les vertus du vin, qu'il existe une ivresse des corps et que le vin est le plus sûr compagnon, le plus fidèle, le plus loyal. Mais cela lui permettait d'égratigner au passage les Persans qui n'aiment pas le vin, en détestant même l'odeur ! Il comparait sans cesse aussi toute femme à une tulipe car la Perse est un pays de tulipes. Il utilisait intentionnellement le roubaï (quatrain) décrété vulgaire et populaire par les carriéristes littéraires de l'époque. On ne lui reconnaissait qu'une seule qualité : la spontanéité. Khayam fit donc de la physique du son, syllabe après syllabe. Ses quatrains ne sont pas faits seulement d'intelligence, ils sont aussi faits de jeux de mots, d'allitérations. Derrière cette œuvre d'apparence jubilante, on trouve partout la tristesse absolue d'un homme à l'intelligence vertigineuse, qui ne considérait pas le néant comme quelque chose de particulièrement redoutable car chaque instant intensément vécu recèle une manière de plénitude. Il apprit, loin de l'étude des philosophes, la loi de l'éphémère, la vanité des choses, la grandeur de l'instant.

Les vœux que forment ces quatrains, les doutes qu'ils expriment, les sentences désinvoltes ou désabusées qu'ils profèrent, manifestent l'implacable lucidité de Khayam. Incrédule, rebelle, irréductible, il rit aux étoiles devant la fable du monde. On en a fait un mystique, un saint Jean de la Croix islamique, un voltairien car il était sarcastique. On a même dit que derrière ce fameux vin se cachait Dieu ! Tout ce qu'on peut être en droit de penser est que son inflexible parti pris existentiel, celui d'être en toutes circonstances pleinement présent au présent, garantit l'exactitude et l'acuité de sa présence à travers les siècles.
 
Il n'y a guère un coin du feu dans la civilisation où le nom d'Omar Khayam ne soit devenu proverbial. Tout homme du monde a non seulement lu les Robaïyat exhumés, mais en a sous la langue les citations. Il n'a pas suffi que les Robaïyat fussent traduits dans toutes les langues modernes et jusque dans les langues mono et dissyllabiques, ainsi que dans les jargons commerciaux tels que le Volapuk et l'Espéranto, mais des essais biographiques sur Omar ont été dramatisés dans l'ordre de traditions légendaires et d'interprétations poétiques ou prophétiques.
 

Extrait :

Tant et tant j'en aurai bu, du vin ! que ce parfum de vin

Sortira de la terre quand je serai sous la terre,

Qu'en passant sur ma tombe l'ivrogne à jeun

Tombera frappé de mort par le parfum de mon vin !

 

Ils disent tous : « Il y aurait, il y a même un enfer ! »

Blablabla ! le cœur ne doit pas s'émouvoir !

Si tous ceux qui font l'amour et qui boivent sont de l'enfer,

Demain le Paradis, comme le creux de ma main, est désert.

 

Le vin, c'est interdit, c'est vrai ! mais les questions sont celles-ci :

Le buveur, c'est qui ? il boit combien ? comment ? avec qui ?

Pour ces quatre questions s'il y satisfaction,

Alors si l'intelligent ne boit pas, boira qui ?

 

Khayam ! pour tes péchés pourquoi t'affliger ?

Dans la tristesse, grande ou petite, aucune qualité !

C'est parce qu'on a péché qu'arrive le pardon :

Si personne n'avait péché, il n'existerait pas le pardon !

 

Puisque tout ce qu'on prend dans la main, c'est du vent,

Puisque tout n'est que ruine, désespoir,

Pense : ce qui est, n'est pas

Et ce qu'on dit n'être pas est là !

 

Le cœur est une lampe dont la lumière vient d'une jolie !

S'il y trouve de quoi mourir, il y trouve aussi sa vie !

Avec une lampe à huile, puis un papillon de nuit

On devrait éclairer le cœur de qui aime une jolie !

 

Le jour passé, ne le porte pas en ta mémoire !

Le jour à passer, pas encore arrivé, pour lui pas de désespoir !

L'univers, mal ou bien, il faudra qu'il fasse une fin !

Fais la fête, ne laisse pas en vent s'en aller tes jours !

 

Les actes, mal ou bien, du genre humain,

Le bien, le mal que nous fait le destin,

Ne viennent pas du ciel, car le ciel est lui-même

Plus impuissant que nous à trouver son chemin.
 
 

Comparaison de quelques traductions parmi les plus célèbres et les plus importantes, avec celle de Laurent Galili :


Traduction d'Armand Robin :
J'ai lancé contre une pierre un bol cette nuit; L'acte brutal, j'étais ivre quand je l'ai commis; Le bol m'a dit en langage de bol: "J'ai été ce que tu es! Tu seras, toi aussi, ce que je suis!


Traduction d'Hassan Rezvanian :
Hier soir, j'ai brisé une cruche de faïence sur une pierre J'étais ivre quand je me suis livré à cette voie de fait. La cruche semblait me dire dans son propre langage: "J'étais comme toi; tout ce que je veux, c'est que tu sois réduit à mon état!"


Traduction de Laurent Galili :
J'ai brisé mon amphore, sur les rochers , la veille.
C'est en état d'ivresse que je fit ce forfait.
J'entendis mon amphore , disant à mon oreille :
Un jour , J'étais comme toi. Tu me seras pareil

Traduction d'Armand Robin :
Tous les plaisirs, les avoir voulus... et puis? Tous les livres, les avoir lus... et puis ? Khayam, tu vas vivre, admettons, cent ans. Mettons, si tu veux, cent ans de plus... et puis?

Traduction d'Hassan Rezvanian:
Suppose avoir vécu à ton gré, en ce monde. Eh bien, après? Suppose achevée la lecture du livre de la vie. Eh bien, après? Suppose avoir comblé tes désirs pendant cent ans, Suppose que tu vives cent ans encore. Eh bien, après?

Traduction de Laurent Galili :
Suppose avoir appris toute la science du monde
Suppose avoir lu tout les livres du monde,
Goûté tout les désirs, vécu cent ans, comblé.
Peut être encore cent ans de plus et puis après ?

 

 

 

 

Le vin

De loin est apparu un sale individu. On eût dit que son corps était recouvert d'une chemise faite de fumée de l'enfer. II n'était ni homme ni femme. Il a brisé notre flacon et répandu à terre le vin en rubis qu'il contenait, se glorifiant d'avoir commis un acte digne d'un homme.

Oui, je me suis trouvé en relation avec le vin, avec l'ivresse. Mais pourquoi le monde m'en blâme-t-il ? Oh ! plût à Dieu que tout ce qui est illicite produisît l'ivresse ! Car alors jamais ici-bas je n'aurais vu l'ombre de la saine raison.

Hier au soir j'ai brisé contre une pierre la coupe en faïence. J'étais ivre en commettant cet acte insensé. Cette coupe semblait me dire : « J'ai été semblable à toi, tu seras à ton tour semblable à moi ».

Ô homme insouciant ! ce corps de chair n'est rien, cette voûte composée de neuf cieux brillants n'est rien. Livre-toi donc à la joie dans ce lieu où règne le désordre (le monde) car notre vie n'y est attachée que pour un instant et cet instant n'est également rien. Lève-toi, viens, viens, et, pour la satisfaction de mon coeur, donne-moi l'explication d'un problème : apporte­ moi vite une cruche de vin, et buvons avant que l'on fasse des cruches de notre propre poussière.

Ô mon coeur ! tu n'arriveras point à pénétrer les secrets énigmatiques des cieux ; tu ne parviendras jamais au point culminant que les intrépides savants ont atteint. Résigne­toi donc à t'organiser ici-bas un paradis en faisant usage de la coupe et du vin, car là où est le paradis, y arriveras-tu ? tu n'y arriveras pas ?

Un matin, j'entendis venir de notre taverne une voix qui disait : À moi, joyeux buveurs ! levez-vous, et venez remplir encore une coupe de vin, avant que le destin vienne remplir celle de notre existence.

Une gorgée de vin vaut mieux que le royaume de Kavous ; elle est préférable au trône de Kobad, à l'empire de Thous. Les soupirs auxquels le matin un amoureux est en proie sont préférables aux gémissements des dévots hypocrites.

Au printemps j'aime m'asseoir au bord d'une prairie, avec une idole semblable à une houri et une cruche de vin s'il y en a, et bien que tout cela soit généralement blâmé, je veux être pire qu'un chien si jamais je songe au paradis.

Le vin couleur de rose dans une coupe vermeille est agréable. Il est agréable, accompagné des airs mélodieux du luth et des sons plaintifs de la harpe. Le religieux qui n'a aucune notion des délices de la coupe de vin est agréable, lui, quand il est à mille farsakhs loin de nous.

Le temps que nous passons dans ce monde n'a point de prix sans vin et sans échanson ; il n'a point de prix sans les sons mélodieux de la flûte de l'lrak. J'ai beau observer les choses d'ici-bas, je n'y vois que la joie et le plaisir qui aient du prix : le reste n'est rien.

C'est nous qui nous livrons aux volontés du vin, c'est avec joie que nous offrons nos âmes en holocauste aux lèvres souriantes de ce jus divin. Ô spectacle ravissant ! notre échanson tenant d'une main le goulot du flacon et de l'autre la coupe qui déborde, comme pour nous convier à recevoir le plus pur de son sang!

Ô échanson ! mets dans ma main de ce vin délicieux, de ce jus aux attraits d'une charmante idole, de ce nectar enfin qui, semblable à une chaîne dont les anneaux se tordent et se retordent sur eux-mêmes, tient et les fous et les sages dans une si douce captivité.

Cette hypocrisie, que je vois partout, ô échanson ! accable mon coeur d'ennui. Lève-toi et apporte-moi gaiement du vin, ô échanson ! pour t'en procurer, mets en gage et le seddjadèh et le téilessan. Peut-être qu'alors mes arguments reposeront sur une base plus solide.

Procure-toi des danseurs, du vin et une charmante aux traits ravissants de houri, si houris il y a ; ou cherche une belle eau courante au  bord du gazon, si gazon il y a, et ne demande rien de mieux ; ne t'occupe plus de cet enfer éteint, car, en vérité, il n'y a pas d'autre paradis que celui que je t'indique, si paradis il y a.

Oui, c'est nous qui, assis au milieu de ce trésor en ruine, entourés de vin et de danseurs, avons mis en gage tout ce que nous possédions : âme, coeur, hardes, et jusqu'à notre coupe. Nous sommes ainsi affranchis et de l'espérance du pardon et de la crainte du châtiment. Nous sommes en dehors de l'air, de la terre, du feu et de l'eau.

Nous sommes tous amoureux, tous ivres, tous adorateurs du vin. Nous sommes tous réunis dans la taverne, ayant banni loin de nous tout ce qui est bien, tout ce qui est mal, tout ce qui est réflexion et rêverie. Oh ! ne nous demande donc pas de jugement, puisque nous sommes tous pris de vin.

Nous avons violé tous les voeux que nous avions formés  ; nous avons fermé sur nous la porte de la bonne et celle de la mauvaise renommée. Ne me blâmez point si vous me voyez commettre des actes d'insensé, car, vous le voyez, nous sommes ivres du vin de l'amour, ivres tous tant que nous sommes.

 


La vie

Un rossignol, ivre d'amour pour la rose, étant entré dans le jardin et voyant les roses et la coupe de vin souriantes, vint me dire à l'oreille, dans un langage approprié à la circonstance : Sois sur tes gardes, ami, et n'oublie pas qu'on ne rattrape pas la vie qui s'est écoulée.

Lève-toi, sors de ton lit, ô échanson ! donne, donne du vin limpide, ô échanson ! Avant qu'on fasse des cruches de nos crânes, verse du vin de la cruche dans le bol, ô échanson !

Ne t'inquiète pas des vicissitudes de ce monde d'inconstance ; demande du vin et rapproche-toi de ta caressante maîtresse, car, vois-tu, celui que sa mère enfante aujourd'hui, demain disparaît de la terre, demain rentre dans le néant.

 


La mort

La distance qui sépare l'incrédulité de la foi n'est que d'un souffle, celle qui sépare le doute de la certitude n'est également que d'un souffle ; passons donc gaiement cet espace précieux d'un souffle, car notre vie aussi n'est séparée de la mort que par l'espace d'un souffle.

Ô homme insouciant ! ce corps de chair n'est rien, cette voûte composée de neuf cieux brillants n'est rien. Livre-toi donc à la joie dans ce lieu oû régne le désordre le monde, car notre vie n'y est attachée que pour un instant et cet instant n'est également rien.

Bien que le péché m'ait rendu laid et malheureux, je ne suis cependant pas sans espoir, semblable en cela aux idolâtre, qui se repose sur les dieux de leurs temples. Toutefois, le matin où je mourrai de mon ivresse de la veille, je demanderai du vin, j'appellerai ma maîtresse, car que m'importent et le paradis et l'enfer.

Lorsque je serai mort, lavez-moi avec le jus de la treille ; au lieu de prières, chantez sur ma tombe les louanges de la coupe et du vin, et si vous désirez me retrouver au jour dernier, cherchez-moi sous la poussière du seuil de la taverne.

Omar Khayam

 


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