L'expérience Scolaire 3

 A L’ECOLE ELEMENTAIRE
 
Au-delà de la nostalgie et parfois de l’ignorance, si l’école républicaine apparaît aujourd’hui si souvent comme un idéal, c’est parce qu’elle s’est constituée comme un monde assuré. Les idéaux éducatifs, étaient nettement affirmés, la sélection des publics  garantissait une forte régulation des relations, et l’utilité sociale des diplômes ne concernait qu’une faible part de ces publics. Il y a longtemps que ce système est passé et l’on ne doit pas en ressasser la crise et la décadence. En fait, ce sont les processus mêmes de la socialisation qui se sont transformés. Les fonctions sociales de l’école se sont séparées et désarticulées. L’utilité sociale des études, leurs finalités culturelles et leur mode de contrôle ne s’accordent plus et ne se renforcent plus mutuellement.
Ceci n’est pas une crise, mais un mode de fonctionnement normal dans une société qui ne peut plus être conçue comme un système unifié, et le même raisonnement vaudrait pour bien d’autres institutions, comme la famille par exemple.
L’expérience scolaire enfantine  est dominée par un principe d’intégration. Les écoliers intériorisent les attentes et les normes proposées par le maître et les adultes par le biais d’une autorité naturelle.  

L’INTEGRATION

L’expérience enfantine est dominée par l’aspiration à se couler dans le conformisme du groupe.  Le conformisme du groupe se manifeste aussi dans la différenciation des sexes au sein de l’école. Dans la représentation des enfants, comme dans celle des instituteurs, les problèmes scolaires ont toujours leur source en dehors de l’école : les parents ne s’entendent pas bien, ne s’occupent pas des devoirs. Livré au maître, l’élève serait incapable de se forger une autonomie propre. Livré au groupe, l’enfant ne pourrait pas s’approprier certaines valeurs morales et culturelles. La réalité scolaire, telle qu’elle se joue dans la classe, et au-delà de différences sociales repérables, passe par ce triangle qui autorise la formation d’une subjectivation, même limitée, et l’apprentissage des catégories de l’entendement scolaire.
Il faut donc se préparer à la compétition, il faut être un bon élève, acquérir les bases et les méthodes. Ceci implique un rapport plus autonome au travail, une capacité de réfléchir sur sa propre façon de travailler et, surtout, d’expliquer ses difficultés.  
Les écoliers des classes moyennes sont soumis à un contrôle familial beaucoup plus serré que celui des élèves des classes populaires. Les loisirs familiaux sont plus « éducatifs » et organisés, musique, sport, sorties familiales… Les parents contrôlent aussi plus nettement les fréquentations des enfants qui reçoivent leurs amis chez eux. Il va de soi, aux yeux des écoliers, que l’attelage pédagogique est tiré par le maître et par les parents. Les exercices sont révisés à la maison, les travaux de documentation exigent la participation des familles et les élèves de groupe expliquent, tout naturellement, les difficultés  scolaires de leurs camarades par le désintérêt des parents puisque c’est l’enfant et ses parents qui sont à l’école. Cette compétition provoque le stress. Il n’est pas question de décevoir le maître et les parents . Le collège n’est que le prolongement d’une compétition devenue plus difficile car beaucoup d’entre eux éviteront le collège du quartier pour un établissement plus réputé qui couronnera leurs performances. Ces écoliers possèdent déjà les premiers outils d’une véritable stratégie de carrière. Les enfants sont ce que les adultes en font de manière plus ou moins volontaire.  
LES PARENTS ET L’ECOLE
 
Les parents se comportent comme des « consommateurs » d’école dans un « marché » dominé par la compétition des enfants et des écoles.  

LA SOCIALISATION. L'école de l'intégration

Les apprentissages élémentaires ne sont pas seulement cognitifs, car en apprenant à lire, les enfants apprennent aussi à se conduire en société au-delà des seules sphères de la famille et du quartier. L’école doit bien distinguer le « dedans » et le « dehors », elle doit affirmer ses propres règles. C’est bien d’une école républicaine qu’il s’agit, celle qui appartient à tous et qui donne une appartenance commune.
Le maître doit se saisir des événements quotidiens pour en tirer des leçons de morales valables pour l’ensemble de la société.
Si les instituteurs ne sont plus des personnages, c’est parce qu’ils ont choisi de s’isoler de la société populaire et de s’enfermer dans leur classe ; ils ne participent pas à la vie du quartier, à celle du centre social et des associations. Un enseignant explique qu’il s’agit là d’un choix délibéré afin d’atténuer le poids d’un métier « usant » et d’échapper aussi au contrôle des parents qui surveillent les enseignants.
La distance des enseignants et des sociétés populaires se creuse, et cela d’autant plus que les maîtres ne sont plus des notables assurés de leur statut. Cependant la séparation des sphères n’interdit pas l’appel constant au renforcement mutuel des attitudes éducatives. Les familles et l’école doivent dialoguer, doivent travailler ensemble. Il ne faut pas créer de dissonances entre la famille et l’école.
Pour le groupe des classes moyennes, la socialisation scolaire est, tout au plus, complémentaire de celle de la famille. A ses yeux, l’essentiel de la socialisation se fait dans la famille où les enfants sont toujours bien élevés et ouverts au monde.
En contrepoint, les familles populaires sont perçues comme « cette tranche de la population qui demande une éducation » en raison d’une démission parentale qui paraît aller de soi. Cette représentation se double d’une mise en cause morale des attitudes des parents populaires, toujours soupçonnés d’être non intéressés ou incapables de suivre leurs enfants, soit parce que les « parents ne savent pas parler », soit parce que tout simplement il y a une absence de référence scolaire.

L’EDUCATION. L’ECOLE CONTRE L’ENFANT

L’essentiel, c’est de communiquer avec les enfants, c’est que l’école ne brise pas cette communication, ne « bloque » pas les enfants. La pire des fautes familiales, c’est l’indifférence : « Il y a des parents qui ne descendent même pas de leur voiture, ça c’est terrible, parce que l’enfant il a l’impression d’être éjecté dans un monde à lui, en fait, où ses parents n’ont rien à voir. Les « mauvais parents » se défaussent sur les « garderies » : l’école, la crèche, le club sportif, le centre social, et surtout la télé qui empêche le dialogue avec les enfants. L’appel au sujet individuel autonome et épanoui qui est au cœur de la modernité fut-elle ouvrière, se heurte aux logiques de sélection et d’exclusion, à la mécanique des jugements scolaires.
- Le « métier de parent » est indissociable, dans les couches moyennes, de cette curiosité intellectuelle d’une recherche du savoir sur l’enfant et sur le système éducatif afin de maximiser sa réussite. Les parents deviennent des parents « professionnels » qui mobilisent des ressources et des savoirs pour bien élever leurs enfants. L’épanouissement de l’enfant est à la fois un idéal et une ressource au service du véritable idéal présenté comme objectif secondaire : le succès scolaire. Dès l’école primaire, l’expressivité de l’enfant est mobilisée au service d’une réussite sociale. On inscrit sur l’enfant les mêmes contraintes que celles des adultes.

COMPETITION ET PERFORMANCE

Si l’on devait ne retenir qu’un élément de la comparaison du groupe des parents de classes moyennes avec celui des classes populaires ; c’est sans doute sur le registre de l’usage stratégique de l’école qu’il faudrait le chercher. Aussi, tant que les élèves « suivent », les parents peuvent être satisfaits car c’est moins le désir de succès qui les porte, que la crainte de l’exclusion et de l’échec précoce.
Les parents d’élèves des classes populaires paraissent tout ignorer des règles cachées du système du poids des redoublements et des années d’avance, des mécanismes de l’orientation, des valeurs relatives des diverses langues vivantes. Ces parents se sentent impuissants face à une machine qui ne livre ses rouages secrets qu’aux classes moyennes.
Pour les parents des couches moyennes, l’école est au service d’un projet de réussite sociale. L’objectif semble bien être le  culte de la performance, objectif avouable à travers la fierté du suivi quotidien du travail de l’enfant, moins avouable quand les exigences de réussite soumettent les écoliers à de trop fortes pressions.
C’est que l’école doit construire les bases de la future réussite sociale. Les performances scolaires garantiront la possibilité des choix, la « liberté » : les diplômes, c’est pouvoir choisir. Mais c’est dans le suivi quotidien du travail des enfants que le rôle de « management » des parents est le plus évident. C’est là que, pour eux, se crée l’avantage décisif. Peu importe la façon dont le contrôle s’opère, l’important est qu’il soit maintenu.
Le rapport des classes moyennes  à l’école est plus harmonieux, mais il n’exclut pas pour autant une tension sourde entre l’appel à la personnalité enfantine et le désir d’assurer la promotion des enfants, ou le maintien de leurs positions sociales. Dans tous les cas, l’échec des enfants apparaît d’autant plus insupportable.  

LES MAITRES D’ECOLE 
 
Comparée à celle des professeurs, l’identité professionnelle des instituteurs paraît stable et assurée. Pourtant bien des éléments ont changé : leur recrutement social et scolaire, le brouillage de leur mission, l’influence croissante d’autres acteurs sur l’éducation, le déclin du poids relatif du primaire dans le système éducatif, et récemment la création du statut de professeur des écoles. Selon les situations et les publics scolaires, on parle soit de la démission des familles, soit de leurs exigences excessives. La démission parentale regroupe un ensemble d’attitudes allant de l’indifférence à l’hostilité entre l’école et les familles. L’échec scolaire a toujours son origine profonde dans la famille. Mais la démission des parents se traduit aussi par des attentes excessives à l’égard de l’école. Les parents espèrent tout de l’école et se reposent entièrement sur elle.
En sens inverse, certains parents sont décrits comme des obsédés de la réussite scolaire. Le souci de performance de certains parents est tel que les instituteurs se posent parfois en défenseurs de l’enfance. Ils insistent sur la nécessité de tenir compte des rythmes de l’enfant, sur les dangers de la fatigue, sur l’utilité des jeux.  
L’EXPERIENCE COLLEGIENNE
 
La faute suprême consiste, pour un professeur, à étaler en public des éléments de la vie personnelle des élèves. La dispute scolaire doit rester scolaire, autrement les élèves se sentent blessés, humiliés.  La bonne relation pédagogique est de nature égalitaire et suppose un respect mutuel et un équilibre des sentiments.   -         Au fur et à mesure qu’ils avancent, les collégiens acquièrent le sens de l’orientation car, même s’ils n’ont pas de véritables projets, il leur faut essayer d’éviter une filière de relégation. Ils se manifestent à propos de l’appréciation de l’importance des matières.   -         Dans la plupart des cas, le déclin et la naissance des passions sont directement liés aux résultats scolaires. Les collégiens aiment les matières dans lesquelles ils réussissent et se « dégoûtent » des autres.
La question nouvelle qui se pose alors est celle de la « motivation », des forces propres qui peuvent donner suffisamment d’énergie pour conduire un travail régulier, pour s’y intéresser vraiment.  Même si les professeurs n’ont pas la toute puissance des maîtres d’école, ils restent un élément important de la motivation et du découragement scolaire. L’intérêt de la matière est directement commandé par le rapport à l’enseignant.   Le caractère flou des perspectives, le changement même du collège, le sentiment diffus d’entrer dans une société qui n’offre pas une place à chacun engendrent des sentiments d’inquiétude et de peur. La peur renvoie aussi à l’anticipation d’un avenir souvent perçu comme sombre et difficile.
La vie collégienne est dominée par une vive opposition des sexes. Garçons et filles partagent la classe en 2 espaces distincts, ne mangent pas ensemble et ne fréquentent pas les mêmes endroits dans la cour.
Du point de vue scolaire, les filles affichent un comportement plus conforme aux exigences de l’institution scolaire et un plus grand sérieux.  
La relation entre les collégiens et les enseignants est de nature fort instable : elle bascule constamment soit vers une relation d’autorité, voire de force, vécue comme telle, soit vers une relation affective difficile, voire interdite. En fait la relation pédagogique elle-même n’est rien d’autre que ces déplacements et ces glissements.  
Pour les adultes, l’authenticité consiste à s’affirmer par la « sincérité » de ses sentiments et de ses convictions, alors que, pour les adolescents, l’authenticité ne peut se construire que par une mise à distance.  
A la performance et aux conduites scolaires s’oppose la réputation dans le groupe des pairs. A terme le collégien se « laisse entraîner », il agit en fonction des attentes, implicites ou explicites de ses copains, il fait ce qu’il pense que les autres attendent de lui et répond aux défis que les autres lui imposent.   -         Comme l’amitié enfantine, l’amitié adolescente est marquée par le sceau de la confiance. L’essentiel de l’amitié adolescente ne réside pas dans le dévoilement de soi mais dans la capacité à accepter, de la seule personne dont on peut vraiment l’accepter, une critique de soi.  

Sujet proposé par H.Nadia
 

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