Jean Sénac (1926-1973)

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Jean Sénac, été 1951 photo T. Saulnier

 

Jean Sénac naît le 29 novembre 1926 à Béni-Saf, en Oranie, de Jeanne Comma et de père inconnu. En 1929, Jeanne Comma épouse Edmond Sénac, qui reconnaît Jean. Mais toute sa vie celui-ci poursuivra sa quête du père « Je reviendrai sans cesse sur le père. Il est ma soif, mon néant…» En recherche d’identité, il signera d’ailleurs sous différents noms.
En 1943, il obtient son Brevet Élémentaire et en octobre, il est instituteur à Mascara.
En 1944, il s’engage dans l’Armée de l’air à Blida ; après sa démobilisation, en mars 1946, il s’établit à Alger.
Il y fréquente l’Association des Écrivains Algériens et anime le cercle artistique Lélian.
Il est hospitalisé en 1947 au sanatorium de Rivet, près d’Alger, d’où il écrit sa première lettre à Albert Camus, début d’une longue correspondance qui prendra fin 12 ans plus tard.
Jusqu’en 1954, il intègre ou anime différents clubs, radios, associations, revues, tous animés d’un idéal d’espoir et de recherche. Il écrit quelques poèmes (Alger de l’Aube)
Mais surtout fait des rencontres : Mohammed Dib, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Jean Daniel…

Durant les sept années de guerre, il reste à Paris, hébergé par des amis, militant activement en faveur de l’indépendance de l’Algérie, publiant, organisant des conférences.
En mai-juin 1959, son ami Georges Ladrey, peintre, l’invite à venir « se requinquer » à Châtillon-en-Diois, dans la Drôme. Quelques semaines plus tard, le voila propriétaire de la Maison du Berger, son installation est relatée dans Le Progrès de Lyon du 13 août 1959 par le journaliste Jean Oddoz : « … car à Châtillon, Jean Sénac avait retrouvé, avec un ciel d’azur, ce grand soleil tout rond et tout joyeux qui accompagne chacun de ses poèmes. »

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Châtillon-en-Diois, juin 1959

 

Dans le Diois, Jean Sénac rencontre, entre autres, Henry Miller, alors en séjour à Die.
Il publie Le Torrent de Baïn et écrit une grande partie du roman L’ Ébauche du Père.
L’exil dont il a tant souffert prend fin, le 30 septembre 1962 à son retour à Alger.
Il se rallie rapidement au nouveau pouvoir et, comme il l’écrit à so amie Simone Girard, mène une vie débordante d’activités : affaires culturelles, comité pour la reconstruction de la bibliothèque de l’Université d’Alger, Union nationale des Écrivains et Artistes, éditions, radio, télé…

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Carte de vœux adressée à Simone Girard

 

Mais, influent auprès de la jeunesse algérienne, Sénac finit par déranger.
Avec l’arrivée de Boumédienne au pouvoir commence sa disgrâce. Victime de calomnies, d’injures, il est violemment attaqué dans la presse.
Dans la nuit du 29 au 30 août 1973, la police algérienne découvre le cadavre de Jean Sénac dans la minuscule cave-vigie (le terme est de lui) du 2 rue Élysée Reclus.
Le mystère qui a entouré cette mort reste entier.
Il est enterré le 12 septembre dans le cimetière d’Aïn-Bénian, tout proche d’Alger, face à la mer, en l’absence de tout représentant officiel…

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Jean l’Oranais, c’était avant tout le poète : celui que Malek Alloula évoque dans le livre d’hommage Pour Jean Sénac avec des mots trépidants : « jaillissement ininterrompu de paroles, sauts du coq à l’âne, véhémences emportées, digressions erratiques, insinuations mystérieuses, rires intempestifs, inattendus et contagieux, énergique fièvre jaculatoire, passion de convaincre », évoquant un « spectacle total ». Cette faconde intelligente et émouvante à la fois, c’est la force d’une parole en liberté. La parole de la liberté et la liberté de la parole. Le refus du mensonge et l’acceptation de la surprise causée par la vérité, quand elle est justement proférée.

Un homme de convictions

Jean l’Oranais, c’était cet homme météore sorti de nulle part, et qui ne se reconnaissait d’identité que cette terre d’Algérie qu’il s’était battu pour libérer, pour lui donner son plein statut. « Il avait choisi la justice et sa mère d’adoption », écrit si nettement Habib Ayyoub. A ceci près que sa mère ne le reconnaissait pas pleinement, lui faisait des difficultés pour l’admettre parmi ses enfants, lui refusait le passeport que plus que beaucoup d’autres il méritait, lui refusait la tolérance que plus que tous il incarnait...

Ce poète était homme de foi : « Jeunes gens, vous serez des hommes libres. / Vous construirez l’autogestion, vous construirez une culture sans races. Vous comprendrez pourquoi ma mort est optimiste... » Optimiste, il l’était, et il lui fut tragiquement épargné de voir vers quelles aubes de sang l’Algérie nouvelle allait se lever. Comment Jean Sénac aurait-il supporté la montée des meurtres intégristes, la marée sanglante de l’Islamisme, de la bêtise aux yeux de bœuf, de l’aveuglement à autrui ?

Un homme libre

Cette liberté pour laquelle il s’était battue, qu’il avait cru léguer entière et vive à l’Algérie, il en fut l’une des premières victimes, expiatoire, le 29 août 1973... Mais le poète n’a pas une seule vie, et il se relève, l’Oranais, pour redire avec des mots simples sa leçon d’azur et de soleil ! Quarante ans sont passés, et la leçon sonne toujours limpide et juste : « Refus, notre jeunesse ! Prairie, notre illusion ! / Nous sommes riches à déchiqueter la foudre, victorieux bien au-delà de nous-mêmes. » La victoire, il nous appelle à la construire, contre tous les obscurantismes et tous les mensonges, au soleil de la vérité.

 

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